


Il est 6h du matin, elle déambule sur l’île Saint Louis à la recherche d’une première boulangerie ouverte, ou tout du moins d’une arrière boutique. A Paris, les boulangeries n’ouvrent pas leur arrière boutique. Pute. Il faut attendre l’heure d’ouverture. Elle attend. Et elle se souvient pourtant à quel point il est agréable, un matin dans le sud, de trouver des croissants chauds à 5h. Elle doit attendre aujourd’hui, attendre le réveil minuté des citoyens, attendre l’anonymat d’une file d’attente dans une boulangerie. Attendre le froid, l’anonymat. Pas même l’odeur chaude, enveloppante et brûlante de viennoiseries données du four à la main. Attendre le réveil des hommes, attendre la mise en branle et elle mangera enfin son pain au chocolat en silence.
Elle prend plaisir à imaginer la vie des autres et s’en préoccupe plus que de la sienne. Elle mord son pain au chocolat avec appétit tout en marchant vers Notre Dame où elle s’arrête devant une pâtisserie qui présente toutes sortes de macarons, pour tous les goûts. Et elle a tous les goûts, aussi elle entre et en achète un de chaque, la vendeuse amusée la regarde engouffrer un macaron framboise dans sa bouche tandis qu’elle se dépêtre pour ranger le reste dans son sac à dos. Les miettes roses se confondent harmonieusement à ses lèvres. Elle a une petite bouche, espiègle et sans fioriture, une petite bouche que n’importe quel garçon a envie d’embrasser. Souvent ils l’embrassent et s’arrêtent là satisfaits, s’en vont, ils s’en vont toujours avant la fin ou avant le début de toute chose. Personne n’a encore gouté à ses lèvres plus pales et plus charnues.
Elle se présente souvent aux autres comme étant un colis fragile, un colis vintage fragile. C’est écrit sur son front en grosses lettres « FRAGILE » mais tout le monde se moque qu’il y ait écrit fragile sur les colis, la plupart du temps ça arrive à destination cassé. Elle arrive le plus souvent cassée à destination, le scotch commence à se décoller par endroit. Toute enroulée de ces bandes, elle mange son deuxième macaron, au café celui là. Le sucre collant se confond au scotch abîmé empli de traces de doigts. Tous ces doigts d’hommes qui ne vont jamais jusqu’au bout.
Elle pleure souvent. Elle ne se souvient plus de sa mère, ni de ses yeux, ni de ses mains, ni de ses bras peut être réconfortants alors. Quand elle pense à sa mère, elle ne ressent qu’une spirale de vide, un néant béant plein de dents. Où est-elle née d’ailleurs ? Pute.
La nuit qu’elle vient de passer dehors, ou dedans d’ailleurs, elle ne s’en souvient pas. La nuit noire, ce noir grignotant, épais, opaque, elle ne connait pas de noir plus intense que celui de ses nuits. La nuit des autres est peut être plus claire et moins folle, sans tourbillon. Elle fouille dans son sac pour récupérer le macaron vanille. Elle s’en délecte, morceaux par morceaux, sur la pointe de la langue, les miettes écrues autour de ses dents sont absorbées par les ténèbres, non, ces miettes écrues ne peuvent se confondre avec la poussière d’étoiles imperceptible de la voûte céleste.
Assise sur les quais, un détail de la nuit précédente lui revient. Lui. Lui qu’elle a rencontré dans un troquet vers Saint Michel, derrière son piano, il a
chantonné un vieil air à la con. Il l’a embarqué dans ce vieil air d’avant-guerre et pendant un temps elle a valsé, dans une robe fleurie en plein été, l’accordéon trémousse son arrière train et
il en a profité. Quand le spectacle a fini, elle a été le féliciter, il l’a embrassée sur la bouche pour la remercier et lui a donné rendez-vous demain même heure.
Elle n’ira pas ce soir. Elle s’en ira au delà de ses rêves, au delà de tout. Elle économisera des angoisses. Elle préfère les absences neurologiques quotidiennes.
Il est un rayon de soleil éblouissant, un rayon laser qui pulvérise toute la merde de sa vie. C’est trop tôt pour aller bien.
Elle s’arrête au bistrot. Elle commande un lait menthe mais la maison n’a pas de lait, quelle maison n’a pas de lait ! Elle veut du lait, du lait, du lait, du lait. Elle le troque contre un diabolo du même goût. Un vieil homme la regarde du fond de la salle, il esquisse ses courbes sur un bout de papier en offrant un sourire édenté et jaune. Il pourrait être la vieille sorcière dans Blanche Neige mais, lui, est doté d’une verge. Il la croque sur un calepin, nue et sans défense.
Elle vit sa vie comme un grand risque. Elle va voir cet homme et lui propose d’aller chez lui, de poser pour lui, les jambes écartées si il le souhaite, elle veut de l’argent, beaucoup d’argent dit-elle, trente euros.
Elle n’a que vingt ans mais elle voit son enfance et adolescence à des milliers d’années lumière. Elle repense à des sensations de jeunesse, là sur le lit de ce vieil homme, pendant qu’il croque encore et encore. Elle repense à l’émotion qu’elle a éprouvée quand elle a vu, pour la première fois, le pion de la cantine en sixième. Cet amour inconditionnel qu’elle a eu pour ce surveillant, elle se maudissait jusqu’au jour suivant quand elle loupait le premier service car il ne faisait que celui là. Elle n’aura jamais le pion de la cantine, jamais.
Trouver un moyen d’oublier que les gens sont là. A côté, à croquer.
Elle rêve d’un coup de foudre, d’un coup de gueule, ça s’arrête là.
Elle s’endort de bonheur ou alors c’est le xanax. Mince, ça doit être le xanax.
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