… Soirée paisible en perspective, pas de cocktail, de dîner… Ne plus parler, ne plus sourire ; moi réfugié dans mon univers « ami », j’adore.
Plateau télé, ne plus penser…
L’agression vient de l’extérieur, d’en face, d’en bas, vers moi, tard, à l’heure où normalement même cet extérieur m’appartient. « Monsieur,
monsieur… » Le même mot, le même appel, inlassablement, depuis toutes les fenêtres de mon appartement. Emmerdé ? Intrigué ? Les deux. Ma transparence a été rompue. Je n’ai pas
préparé ce cas de figure ; simuler l’ignorance, un peu de dédain, je sais faire. Retour au personnage public, cette soirée n’a plus d’intérêt. Je vais me coucher.
Lendemain classique avec la veille en toile de fond. Ça me fait sourire quand j’y pense.
20h, je rentre en pointillé, juste changer de peau avant de re-sortir. Il est là, devant la porte de l’immeuble. Hasard ? Je n’y crois pas. Les êtres
sont faits pour se rencontrer et/ou se fuir, c’est la chimie de la vie. Je sais que c’est lui, son regard le confirme, son corps le trahit. On se croise, gênés, chacun à notre manière. Je ne
me retourne pas. Prolonger son désir qui lui a donné la force de gueuler en pleine rue la veille. Jusqu’où sera-t-il capable d’aller pour aboutir ?
Un mot plié dans la boite aux lettres, j’en étais presque certain. Entrée en matière : « Et si… ça commençait comme ça ? » Le charme
m’a vaincu, je me retourne, le P’tit Prince n’y est plus.
Séduit, je le suis. Il a ce quelque chose d’immatériel qui m’a toujours attiré à l’autre. Cette carapace et cette sensibilité de l’animal blessé. Je l’ai senti,
ses quelques lignes le confirment.
Un prénom, un numéro de téléphone en conclusion. J’enverrai un texto plus tard ; juste prolonger encore un peu ce fantasme de l’autre.
2h du matin, fin de soirée, rideau, je rentre… Le P’tit Prince est là, surpris comme une proie dans les phares d’une voiture, la main coincé dans ma boite aux
lettres. Décidément aucun hasard. Jusqu’à quand remporterai-je ces petites victoires sur les choses de la vie qui font que quelque part rien ne m’échappe. Ça m’énerve et ça m’excite, comme
d’habitude. Je ne suis que paradoxe et je le cultive. Toujours s’arranger pour que la balance soit pile poil équilibrée entre le bon et le mauvais, les deux sources vitales. L’un et l’autre,
toujours ; avec la même puissance, invariablement… Regards et sourires échangés, comme pour établir la connexion, faire comprendre à l’autre qu’il n’est pas en terrain hostile. Une forme
de complicité ? Déjà ? Peut-être.
« Puisque tu es là, assume et monte boire un verre ». Mes mots (sans grande importance) ont dû à peu près être ceux-là. Un peu de gène et de gaucherie
dans son regard et ses gestes, normal. Je profite de cet instant furtif, je sais que ça va disparaître.
On se raconte, entre deux verres, deux clopes. C’est fluide, c’est agréable. Le P’tit Prince me surprend, jusqu’aux portes de l’intimidation. Les seize ans qui
nous séparent devraient me donner un terrain d’avance, il n’en est rien. L’échange est intégral.
Il me dévoile sa victoire à demi mots, avoir réussi à pénétrer chez moi. Ce chez l’autre, en face, qu’il cultive en fantasme, en voyeur sage depuis
des mois. Je le comprends et ça m’amuse, moi qui fais de même depuis des années, pénétrant l’intimité des autres aux premières lueurs des lumières artificielles. A ce moment, je suis heureux
d’être la victime consentante et dévoilée de ce petit jeu. Son « fantasme » nourrit le mien…
… Je le regarde dormir. Là c’est encore un enfant. Son corps, son visage détendu, son allure débonnaire ; quelque chose de sacré.
… Encore quelques jours à me ressourcer de cet homme-enfant ; bientôt le P’tit Prince aimé va s’évaporer, loin, ailleurs, à la découverte des autres et de
lui-même.
Faites qu’il ne change pas trop.