Dimanche 6 juin 2010
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J’ai sensiblement le droit de m’inquiéter. Tu comprends ça ? J’en ai le droit.
Tout a commencé par ce cri, cette chaleur puis ce froid puis cette chaleur de juillet, variations de température. Ca a été rose quelques temps, un sein, deux seins,
un breuvage, un câlin. Et l’angoisse. Seulement au bout de quelques mois. Où est-elle partie, bordel de Dieu, cette sœur siamoise, comment fait-elle pour se détacher de moi, sans douleur, me
laissant là, plongée dans l’horreur. Parano, presque schizo, j’hurle quelques mois durant. Je me tourne vers les autres, face au monde, je vis 1984 sans participer aux débats, j’ai un an.
Quelques années après, j’envoie du riz en Somalie, solidarité, aide entre les peuples, j’ai la sensation d’avoir atterri quelque part, une espèce de réveil. T’as 7
ou 8 ans et on t’explique que putain de merde il y a des gens sur terre qui crèvent la dalle qui n’ont pas l’eau courante qui ne vont pas à l’école qui meurent d’un simple rhume et on te parle du
sida de cette maladie nouvelle, on te dit tout ça c’est important… ok… T’as 8 ans, t’es révolté, t’en parles à tes parents le soir qui te répondent oui et complètent pendant plus d’une heure
l’exposé de la maîtresse. Tu débarques avec tes gros yeux, tes larmes et ce sentiment d’injustice et pendant 15 jours tu finis ton assiette. Et tu rejoues et l’année d’après
t’envoies pas de riz et tu te demandes pourquoi et à l’école on te répond que c’est pas dans les projets de cette année et tu comprends pas mais… ok… t’acceptes.
Deux ans après, on te dit en 94 qu’on va fêter la libération de paris, c’est le cinquantenaire de la libération. Ah bon. Et là on te cause des juifs, des camps, des
chambre à gaz, des millions de gens qui sont morts en France et ailleurs. Tu refais tes gros yeux et quand tu rentres chez toi, tes parents complètent avec les tziganes, les handicapés, les homo,
les résistants, les opposants politiques puis quand t’as des parents investis ils complètent encore avec Staline, Franco etc et ensuite Polpot et autres Rwanda et guerres civiles, t’as 10 ans et
tu gueules et tu dis mais c’est pas possible, je veux pas, faut faire quelque chose mais très vite tu te rends compte que justement tu n’as que 10 ans et que dans un mois tu pars au bord de la
mer, on verra ça à la rentrée.
Tu rentres au collège et tous les problèmes, d’un coup d’un seul, se retournent contre toi. Comme 4 années d’égocentrisme concentré. Tu découvres l’amour, les
râteaux, les « on casse », tu te confrontes à la moquerie, aux différents styles vestimentaires, t’es dans une vraie galère et c’est la tienne et quand on te parle de
l’Afrique et de la merde c’est trop pour toi, t’as déjà ton corps à gérer, tes amours, tes potes et le reste t’apparaît comme un truc en trop à contrôler, tu sais que tu peux pas, en tout cas pas
à ton échelle et tu découvres cette phrase : chacun sa merde. Tu t’individualises et on te laisse faire, c’est l’adolescence et sa violence, ça passera.
Puis tu rentres au lycée, les cours, l’autonomie, le bac, les twin towers. Tu prends du recul, le rêve est moins rose, tu t’y perds, t’as 18 ans, ça tourne pas rond.
J’ai bossé après, pas d’études, envie d’être avec des gens plus vieux.
T’es adulte, on t’annonce la crise économique, le réchauffement de la planète, la future guerre, tu vas voir au cinoche un film fin du monde qui s’appelle 2012, on
est en 2009… T’as 27 ans et tu fais quoi ? Ils sont où les projets, ils sont où les enfants elle est où la baraque, il est où le fric, où elle va ta vie, où elle va la vie de l’humanité et
putain … mais que faire ?
J’ai toujours pensé que si on était éternel on foutrait rien de notre vie, on aurait pas envie de laisser de trace, on remettrait tout au lendemain mais si c’est la
mort de l’humanité qui se profile d’une manière ou d’une autre… à quoi bon laisser une trace ?